Le journal d'un comédien, avec des dessins et de l'humour, dedans.
Je me souviens des séances de récitation à l'école, j'étais toujours le premier à lever le doigt, à vouloir passer, à vouloir dire ce texte, cette fable, ce monologue, face à des camarades dont le seul intérêt était, à ce moment là, de se rendre invisibles aux yeux de la maîtresse dont le doigt inquisiteur faisait des grands tours dans l'air avant de s'abattre sur sa cible.
J'avais beau me grandir, ouvrir des yeux exorbités, tousser, remuer, gigoter, tendre la main à m'en péter les tendons, rien n'y faisait. Elle m'ignorait.
Il faut dire que j'étais tellement passé au tableau. Si souvent qu'elle devait en être lassée ou peut-être prise de remords de me distribuer allègrement 20/20 à chaque fois.
Quand après avoir dessiné de vaines voluptes dans les airs son doigt me désignait enfin, mon sourire explosait alors, puis me reprenant, je me dirigeais vers le tableau avec un air grave, presque hésitant laissant promettre un hypothétique dérapage, un très peu problable trou de mémoire ou un invraisemblable bredouillage. Histoire de l'intéresser un peu, de laisser un minimum de suspens.
C'était il y a bien longtemps. Mais à chaque fois que j'apprends un texte, chaque fois que je le tourne et le retourne dans ma tête jusqu'au au moment délicat de rentrer sur scène, redoutant les lapsus, les savonnages et les erreurs de diction, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour ma maîtresse et de me poser la question : "Aurais-je un 20/20 ce soir ?".
